Saturday, May 12, 2012

Actress - R.I.P


Credits to NMWA & Sonotown


Insaisissable Darren… D’écoute en écoute, je tourne et retourne dans ma tête les différentes possibilités. Le sentiment est fort, mais la réaction inexplicable. Une confusion extrême, indicible expression de la puissance partagée par cette musique. Une force, une vivacité, un chatoiement… Un tison planté en plein cœur pour mieux nous ramener à la vie. Insaisissable Darren… Tu nous avais titillé, chatouillé à peine en 2008 (Hazyville). Un grand début prometteur, mais assez simple, finalement. En comparaison avec la notoriété acquise en 2010 (Splazsh), on se demandait presque si tu t’étais gardé de nous révéler tout ton talent, petit cachottier. Aujourd’hui, ton souffle rance et chaud m’a brûlé les poumons, et je ne sais plus s’il faut faire le deuil de ta vie artistique ou se prosterner devant ton apothéose. L’actrice révélée au théâtre de nos rêves les plus fous serait devenue la star hollywoodienne destinée à toutes les mauvaises productions, selon certains. Entendez-moi : il ne s’agit que de mauvaises langues, de jaloux ; tout comme souvent dans ce jeu de la critique, et ici plus particulièrement, il ne s’agit que de hype, d’attentes, et d’âmes vendues. Actress, c’est le faussaire, l’imposteur, le roi des sacrilèges chez les uns. Chez d’autres, un Jésus Christ, venu sauver la musique électronique de ses démons, et prendre sur lui le péché originel du formatage, quitte à se faire crucifier par les connaisseurs. Actress, c’est surtout une énigme résidant dans notre impossibilité à nous convaincre de son talent pourtant évident.


R.I.P commence avec la magnétique track éponyme, ritournelle ambient nostalgique et mélodique, directement suivi par un ‘Ascending’ tout aussi attirant, avec un sidechain sur un pied absent, procédé pas mal utilisé dans cet album, afin de nous coller à la peau et aux tympans le rythme d’un beat en réalité inexistant. ‘Marble Plexus’ lance ensuite la danse avec un kick faible mais un rythme marquant, percussif, avec la présence d’une mélodie lointaine, bouclée, synthé fantomatique et disfonctionnant tandis qu’une sourde basse enveloppe le tout de son filtre ectoplasmique. On est loin des escapades disco de Splazsh. Il fait souvent sombre dans R.I.P. ‘Uriel’s Black Arp’ instille un doute, nous questionne, tandis que ‘Jardin’ et ‘Serpent’, assez inutiles, nous font questionner la valeur de l’album. Mais les trompettes du jugement dernier sonnent avec ‘Shadow From Tartarus’. Électrique, le morceau démarre en trombe, ne s’arrête jamais, et surpasse de loin tout ce qui ce qui se fait actuellement en matière de techno. L’oreille scotchée, j’écoute ce mélange difficilement descriptible de techno, et d’IDM. Une basse distordue et réverbérée est surplombée par des arpèges de synthé qui gagnent en harmoniques jusqu’à partir dans les ultrasons. Le tout est criant d’une beauté pseudo-gothique, la ténébreuse férocité de cette basse et de kick sublimée par ces quelques célestes notes de synthé qui semblent atteindre les plus hautes cimes. Il n’y paraît rien comme ça, mais ce morceau semble compromettre l’ensemble de la scène techno actuelle, de Frozen Border à CLR. Je veux, j’exige d’entendre ce son dans un hall immense, dans une église pourquoi pas (cliché mis à part, la musique s’y prêterait) pour enfin muer vers un autre style de techno que la deep et la dub qu’on nous sert quotidiennement. Pour que la techno ait un futur différent que sa jonction avec le noise, ou le dubstep. Je ressors assez inspiré de cette courte frénésie, et rentre ainsi dans un très beau ‘Tree of Knowledge’, mélancolique morceau IDM/Leftfield. Tous ces morceaux, même s’ils n’appartiennent pas entièrement (voire pas du tout) au registre techno, ont la particularité de jouer sur la répétitivité d'airs très courts, avec des arpèges simplets ou harmonies simplistes. Les airs durant une mesure de 4/4 généralement, l’impression de se retrouver avec une structure techno est renforcée, comme des comptines d’enfants auxquelles on a le malheur d’ajouter un beat parfois ténu. ‘Raven’, ‘Glint’ et ‘Caves of Paradise’ corroborent ce constat, et font bonne figure tandis qu’on salive à l’idée de retrouver un équivalent à la prison des Titans. Cela n’arrivera malheureusement pas, mais ‘The Lord’s Graffiti’ fait office de bonne track club, avec son rythme  Daft Punkien, TR-909 à l’appui. Ce petit retour vers Detroit est accompagné du joli ‘N.E.W’, ambient laconique à partir de tristes mélodies d’orgues et de ces toujours aussi omniprésents bruits blancs, un ‘N.E.W’ qui aurait dû clore cet album, si ce n’était pour cet ‘IWAAD’ (vraisemblablement ‘It Was All A Dream’) pas au-dessus de nos espérances en soi, et qui ne reflète pas génialement l’ensemble de l’album, avec cette voix criarde et cette ligne de basse plus joyeuse et gay qu’à l’habitude semble-t-il. Ainsi, R.I.P, fruit de notre imagination, n’aurait pas plus de valeur que ce que nos songes valent à la réalité ? Peut-être, mais cela ne les rend que plus inestimables. Inappréciable, R.I.P. l’est par sa capacité à nous transporter sans tomber dans le mièvre, le kitsch ou le commun. Sa musique est intelligente et sophistiquée ; à 200% originale, elle est estampillée Darren J. Cunningham dès la première seconde. Mais R.I.P. est aussi inappréciable par l’abstraction dont il jouit. Une complexité et une non-représentation telles qu’on semble toucher au divin. «  Les voies de Dieu sont impénétrables » : c’est précisément le sentiment qu’on a lorsqu’il nous est impossible de savoir où sa musique se positionne, quelle réaction est attendue de nous, quelle direction suivre au sein du sinueux chemin de la vertu. Transporté dans un rythme et une ambiance qui ne ressemblent à rien de connu, les genres n’ont plus aucun sens tant on passe de la nuit au jour en quelques secondes. Une musique stroboscopique, où les éclaircissements sont aussi furtifs, brutaux et puissants que les assombrissements qui les suivent. On danse vers les cieux, puis vers l’enfer, bref, le tout est un immense tourbillon de sentiments, une transe perpétuelle, à travers les hauts et les bas que certains morceaux peuvent apporter. Que cela soit dit, la perfection n’existe pas, et de courts passages à vide appellent à la réflexion sur le niveau de ceux que certains traitent d’imposteur. Mais la qualité d’un ‘Shadow of Tartarus’ ne laisse aucun doute sur la grandeur de l’artiste. On a l’impression que tout l’album n’est qu’une réflexion échelonnée à partir du génie d’un morceau comme celui-ci. Comme si chaque instant passé à douter était destiné à valoriser un peu plus ce ‘Shadow From Tartarus’. Comme si les doutes que les autres morceaux nous procuraient n’étaient hésitation qu’à l’aune de la réussite qu’est ce ‘Shadow Of Tartarus’, et qu’extraits d’un opus plus quelconque, ils nous sembleraient murs, et grandis.


Je pourrais m’arrêter là. Mais les écoutes passent, et ne se ressemblent plus tellement. Il me semble à présent que j’ai oublié quelque chose. Encore une fois, je tourne et retourne les possibilités dans ma tête, et j’essaie de trouver ce qui m’assure que R.I.P est une perle. La conviction est profonde, rien ne peut entamer cette certitude. Mais la raison, l’intelligible m’échappe. Peut-être que surtout je ne comprends pas ce qui me fait hésiter. J’en profite donc pour lire les critiques, majorirtairement dithyrambiques, et je me demande s’il n’y a peut-être rien de plus à dire. Un trip IDM, Ambient, Techno, Emo-house, cohésion symbiotique entre des mondes presque opposés. Une jonction entre l’animal qui sommeille en nous et les plus hautes sphères de l’intellect. Une technique irréprochable, jouant avec les effets acoustiques comme un potier avec son argile, sculptant le son depuis les méandres de son esprit tordu. Que reste-il alors comme reproche à faire ? Peut-être bien que R.I.P, si quelques morceaux teignent forcément cette copie éclatante, de par l’ennui qu’ils procurent ou par leur manque de légitimité, se rapproche néanmoins réellement du divin. Peut-être est-ce une erreur tombée du ciel, nonchalamment abandonnée par les muses célestes, et arrivée par hasard sous la capuche d’un jeune londonien. Je ne sais toujours rien, même si je ressens toujours plus à l’écoute de cet album… La confusion est encore grande, malgré les semaines que j’ai laissé s’écouler avant la publication de cette chronique. Certains n’ont pas hésiter à tirer à gros boulets sur l’ange sombre de la musique électronique. Chroniques Électroniques, notamment, a descendu R.I.P, et a crié à l’imposture (ici). Pourfendeurs de la hype, les vénérables et vénérés critiques français s’en sont pris au vide de sens de l’œuvre d’Actress. À l’incohérence d’une pièce prétendument maîtresse qui n’abriterait même pas l’ombre d’une pensée artistique, et qui confondrait reproduction et création. Voilà, avec plus de sobriété, le seul reproche que je pourrais faire à ce R.I.P. Beaucoup de hype autour d’un vide abyssal d’art, d’un cache-misère à l’alambiquée construction. Si je ne suis pas d’accord sur le point de la création (car son album est quand même fichtrement bien produit, et incroyablement pertinent musicalement), je crois qu’il manque à Actress une idée intrinsèque à son œuvre, un message, un fil conducteur et, in fine, une volonté artistique. Car R.I.P, c’est un peu "Pénélope meets les trois Parques" : le terme décousu pour un album n’a jamais paru aussi bien employé. Il veut dire aux conventions d’aller se faire voir, mais n’établit pas un autre courant de pensée, et tombe de facto dans la position du rebelle adolescent pour une partie des élites. En ce qui me concerne, cela n’enlève rien à la splendeur de son calcul et de sa manipulation. Darren Cunningham est pour moi un inimitable faussaire, qui donne vie à des œuvres lacunaires et asémantiques ; un illusionniste de génie, aux coups d’éclats somptueux, mais par définition vides de toute signification. La musique de l’anglais, magnifique, est une supercherie : ce n’est pas le divin comme je le prétendais auparavant, c’est un simple mais splendide numéro de prestidigitateur. Et peut-être est-ce la raison pour laquelle j’ai eu tant de mal à mettre des mots sur ce que j’ai éprouvé : l’incohérence permanente de son album, de son début à sa fin ; les numéros s’enchaînent, mais ne signifient rien de plus que ce que l’on voit. Un tour de magie n’est que forme, et n’a que l’éclat du spectacle pour se justifier ; on sait tous pertinemment que le magicien n’a jamais eu pour but de défendre l’authenticité du tour qu’il s’apprêterait à accomplir. De même, si Actress oublie de préciser pourquoi il nous fait vibrer, c’est peut-être parce qu’il sait qu’il n’a pas de raison à donner, pas de chemin à montrer, rien : il n’y a que la vanité de cette œuvre, son existence éphémère et inutile, dénuée de sens, d’idée, de raison d’être. Reste alors le prestige obtenu lors du spectacle… Enfin une voie se dessine : peut-être que R.I.P, comme son nom le suggère, est une vanité musicale ? Encore un magnifique doigt d’honneur à tous ceux qui désespèrent de comprendre Darren…


J’en resterai là. La surinterprétation me menant assez fréquemment trop loin, il vaudrait mieux que je quitte l’analyse, pour mieux revenir à ce qui rend cet album si grand, et si vide. Ce qui fait de R.I.P. une tour creuse, vacillante, aux fondations fragiles, mais plus haute et plus belle que toutes celles qui se sont bâties cette année. Il y a selon moi deux manières de voir cet album, et cette ambivalence permanente, je ne peux pas la fuir, tout comme je ne peux pas prétendre que je ne vois pas ce qui ternit cet album autant que ce qui le rend immense. Il m’est impossible de me détacher de cet album, et ces impressions resteront ancrées à mon oreille bien longtemps après la fin de l’année 2012, tout comme son écoute continuera dans les années à venir. Et c’est, en plus de gérer le respectable Werk Discs, ce qui fait honneur à monsieur Cunningham. Ce qui fait honneur à Actress, c’est cette question qu’il nous a posée et qui nous taraude, quoi que l’on fasse. C’est sa capacité à nous forcer à réfléchir sur sa musique, même si les conclusions sont rares, et ici nulle, pusiqu’à la fois gratifiante et décevante. Ce qui fait honneur à Actress, c’est ce transport de joie, cette exaltation incompréhensible mais bien réelle à l’écoute de certaines minutes, de quelques secondes parfois. R.I.P est sûrement une question, mais pour ceux qui n’y voient pas d’inconvénient, elle reste sans réponse, parce que rhétorique. En effet se laisser porter et croire en sa magie n’a jamais paru aussi facile. Musicalement, R.I.P est le fantasme d’un alchimiste qui, perdu dans sa folie, aurait vainement tenté de transposer une théorie du tout à la musique électronique… Une idée puissante et magnifique, morte-née dans son principe, mais suffisamment belle pour nous laisser voyager avec le tourbillon d’émotions qu’une telle perspective apporterait… Ou alors une stupide et enfantine utopie, enrobée dans une alléchante carcasse technoïde dégoulinante de synthés filtrés, de reverbs et de bruits blancs…


R.I.P., the art of contradiction, the art of deception, ou le prestige…

R.I.P,  Actress
Honest Jon's
2012

1 comment:

  1. A partir du moment où tu penses que certaines pistes sont là pour faire valoir d'autres, tu es dans l'erreur. Dommage le reste de la chronique est absolument splendide.

    ReplyDelete