Thursday, May 31, 2012

Sélection #3 - Mai, fais ce qu'il te plaît...




Les beaux jours sont arrivés. Oui, mai, qui jusqu’à présent n’avait pas été si clément, nous a accordé enfin le beau temps tant espéré. Les oiseaux chantent, les fleurs sont écloses, les lunettes, les espadrilles et les jupes sont de mise, bref, l’été s’est annoncé un mois avant l’heure, et personne n’y voit franchement d’inconvénient. Au contraire, j’y vois même l’occasion de faire le point. Quoi de mieux pour s’assurer de notre bonne santé musicale qu’une sobre et élégante sélection pré-estivale ? J’ai décidé cette fois de me concentrer sur les maxis, le format prêtant plus à l’écoute légère et rafraîchissante que la saison requiert. Malheureusement, le ton que prennent mes récentes sessions ont plus propice au deuil qu’à la joie de vivre. Mais peu importe, cela n’empêche en rien une courte revue des dernières surprises en date. Voilà donc 4 double-faces que vous devriez retrouver chez votre disquaire, et qui accompagneront vos moments de solitude à merveille.

Tout d’abord, la découverte. Martin Nonstatic, jeune allemand qui a déjà produit chez les reconnus Silent Season et Dewtone Recordings, vient de signer un EP chez nous, en France. C’est le petit label Entropy Recordings, vieux de 3 ans à peine, qui s’en est chargé. Basé dans la fameuse rue Oberkampf de Paris, Entropy est un label qui, faute de renommée, a tout de même déjà su prouver sa qualité par le passé : d’impressionants EPs de Gradient, Mr. Cloudy ou encore As If, tout comme un bel album d’Overcast Sound, parmi tant d'autres, ont fait parler d’eux aux quelques connaisseurs qui avaient l’oreille tendue. Le registre ? La dub techno, l’ambient, l'abstract/expérimental, et les mélanges qui en découlent (c’est à croire que je en me porte plus que là-dessus…).  Et Martin ? On ne sait pas grand-chose de lui. Tout au plus qu’il a une assez grande affection pour l’école dub allemande, et qu’il se passionne pour les cadres d’écoute calmes et les jeux d’ambiances éthérés. Cela se ressent d’ailleurs instantanément à l’écoute d’Afterglow. Sa techno est limpide, très douce, aérienne, comme l’introduction de l'album, le début de cet ‘Afterglow Part 1’, le confirme : le premier kick n’arrivera qu’après 2’30’’.  On est baigné dans un flux de nappes en fond, tandis qu’un jeu de glitchs balancés entre oreille gauche et oreille droite crée l’impression d’un monde sauvage qui nous entoure. L’hypnose commence enfin quand se taisent les synthés, qu’un break se fait vers la cinquième minute. Enfin on comprend que c’est bien de la techno que l’on écoute et non pas de l’ambient, bien que la lenteur des patterns nous leurrât un certain temps. Chez ‘Afterglow Part 2’, les notes sont plus attaquées, ce n’est plus un océan d’ondes sonores amples et vastes qui fait notre horizon, mais un rythme plus ténu, une boucle courte et reconnaissable, enfin un snare mis en avant qui achève de rentrer dans les codes d’une musique plus club. ‘Endless’ finalise le processus de « technoïsation », tant on tombe définitivement dans le domaine d’un Echocord ou d’un Confineless. Les caractères atmosphériques et rythmiques absolument évidents de cette dub techno ravagueuse, la dualité bien connue de son évanescence et  de son matérialisme. L’éternel conflit entre l’imposante lourdeur d’une grosse structure (bassdrum écrasante et snares/hi-hats aigus et/ou surjoués),  et les nappes vaporeuses et abstraites qui iraient jusqu'à la désincarnation la plus totale. Immatériel, ravissant, Martin Nonstatic nous fait là beaucoup de promesses. En espérant qu'il les tienne...



J’en arrive ensuite à Trevino. Trevino, c’est l’anglais qui, l’air de rien, nous fait danser à base de bonne vieille sauce house jackante. Plus connu chez les britons sous le surnom de Marcus Intalex, Marcus Kaye a en réalité une carrière assez longue et la réputaion allant avec qui le précèdent : la drum'n'bass mancunienne a bénéficié pendant longtemps d’un grand talent en la personne de Marcus. Mais aujourd’hui, on le retrouve à faire de la house, et de la bonne. Un groove dévastateur sévit dans cet EP (sorti chez le nouveau-né The Nothing Special) : ‘Backtracking’  ne nous laisse pas un répit, c’en est presque violent tant cette danse infernale nous coupe le souffle : dès la fin de la 1ère minute un synthé à la touche légèrement acide nous attaque, et c’est une folle aventure chicagoan qui démarre. Un piano pour rehausser l’intensité dramatique de quelques passages à vide, et l’effet escompté marche formidablement ; des breaks d’une autre époque viennent accentuer ce qui était déjà un rollercoaster émotionnel ; et notre cœur, aussi emballé soit-il, connaît une part de soulagement quand enfin s’arrête ce remarquable ‘Backtracking’. ‘Juan Two Five’, malgré ses côtés plus deep, n’est pas à confondre avec une prise de repos : à peine le temps de respirer, qu’une basse bien grasse nous fait tourner la tête et nous amène vers d’autres contrées. Un jeu sur le cutoff de l’épaisse nappe fait office de mélodie. C’est charmant, efficace, et on ressort satisfait d’un double face qui nous aura éprouvé le long de ces courtes quinze minutes. Bravo Marcus.

     


Si j’avais voulu m’occuper des EPs de remixes, je me serais sûrement penché sur le cas du Coracle Remixes de Walls, pour les très belles pièces de Holy Other et Perc notamment,  ou encore du Zug de  Conrad Schnitzler revu par Villalobos et Loderbauer, mais je tiens à ce que cette sélection ne tienne compte que des créations originales. Et ce mystérieux Untitled Untitled 05 en fait partie. Un label anonyme, un groupe (artiste ?) anonyme, et des tracks ainsi que des maxis portant pour seules références distinctives des numéros. Sûrement l’alias d’un collectif connu, ce mystère ambient a de quoi faire rêver, car avec ce 5 EPs seulement, le label Untitled a déjà réussi à faire parler de lui. Comme quoi les connexions sont nécessaires, mais pas seulement. Cela est incarné d’ailleurs à la perfection par ce Untitled 05. Jamais une musique n’a jamais été aussi justement vide d’identité. Une dépersonnalisation marquée par le caractère abstrait et ambiant de la musique de cet EP. On entre dans l’EP avec le son d’une boîte à musique qui ralentit, peu à peu, et quand on s’attend à l’endormissement attendu, un piano largement réverbéré se charge de nous tenir éveillés. Des boucles simples mais qui progressent, aléatoirement, gagnant en ampleur tout comme en volonté et en charisme, la profondeur relative de cette comptine ambient s’étalant et s’imposant seulement avec le temps. Les berceuses s’enchaînent, ainsi on passe d’un piano abandonné dans la prairie à la symphonie ambient d’orgues et de craquements flamboyants, pour ensuite tomber sur la dissonante clarté d’ ‘Untitled 03’, at sa corde pincée, ascendante, descendante, enivrante, ensorcelant jusqu’au bout de nos membres.  Le temps de orendre du recul, de constater l’état de somnolence dans lequel nous fûmes, et ‘Untitled 4’ vient doucement briser ce candide état de naïveté. C’est avec une infinie délicatesse que nous prenons conscience du mal d’être vieux, d’êtres responsables, d’être conscients. Assez ironiquement, c’est le morceau aux instruments les plus doux qui se révèle être le plus dramatique, son ton mineur et ses blancs mélancoliques poussant l’instinct à la tristesse. Untitled 05 n’est pas une œuvre pour adultes, c’est une fleur pour grands adolescents, qui fane avec ce quatrième morceau aux contours déplaisants, mais à l’aspect plus réel que les autres mensonges édulcorés du début.


Enfin, le meilleur pour la fin. Silent Servant et sa compagne Camella Lobo sont de retour. Ce n’est pas comme si Juan Mendez nous quittait souvent vu le nombre de projets qu’il a, mais cette foi-ci c’est Tropic Of Cancer qui arrive avec de nouveaux sons. Permissions Of Love, leur nouvel EP, est entièrement inédit, et, bien qu’on s’en doute, ils sont toujours au-dessus du niveau où on les attend. C’est assez génial de voir que leur cold wave/dark wave/quel-qu’en-soit-le-nom a encore ce petit quelque chose de fascinant que la majorité des chansons de club n’ont pas. Cette phase, cette fausse idée de distance, cette étrange impression de catharsis musicale, une histoire presque amélodique qui nous délivre de nos anxiétés et nous absout de nos péchés de conscience. ‘The One Left’ nous met en joue d’entrée, nous fait vaciller, sa batterie crachoteuse et filtrée ne trompe pas. La voix faiblarde de mademoiselle devrait être plus mise en avant il me semble, mais l’effacement joue aussi en la faveur d’un morceau confondant volontairement les lignes d’horizon. Le tout est un faux-flou au fond duquel résonne ce snare mouillé et distant, sombre écho dans une pénombre humide. On n’est pas inquiété, juste déstabilisé les premières secondes, et on se fait rapidement à cette atmosphère à la moiteur froide métallique. ‘Beneath The Light’ est un tout autre effort. Gentille ritournelle ternaire, elle se nourrit de notre empathie pour cette voix féminine décomposée et son accompagnement digne d’un requiem pour un clown. Là encore, l’entre-deux profite à ce morceau minimaliste, presque simplet mais pas inepte non plus, juste attendrissant ce qu’il faut, qui ne se répète pas une de fois de trop, et dure juste assez pour apprécier ce looping constant. Jamais trop longtemps, afin de ne pas tomber dans l’épuisement des ressources mentales de son auditeur. Tout ça pour arriver à ‘It’s All Come Undone’, la dernière tranche et la vraie réussite de cet EP. Lenteur, précision, profondeur, les guitares servent judicieusement la voix qui a encore gagné en absence, ou perdu en présence, c’est selon. Le fantôme de Camella Lobo essaie de nous dire quelque chose, mais en vain, et c’est pour le mieux. Le kick-kick-snare-kick prend enfin du sens puisqu’on lui a ôté son venimeux crachin, et que cette guitare pluck ses notes avec la sobriété nécessaire au contexte. Avec sa nappe pas trop substantielle, et donc son équilibre général réussi, ‘It’s All Come Undone’ est un morceau dark wave classique et bien senti, ni plus ni moins ce qu’il fallait pour sortir de l’ombre ce Permissions of Love un rien quelconque. Même si les deux précédentes tracks ne déméritent en rien, il manquait peut-être la cohérence et la détermination sensibles dans ce ‘It’s All Come Undone’ décidément ancré dans nos mémoires. Le classicisme évident de l’ensemble est peut-être la seule ombre au tableau, et on aurait préféré quelque chose de plus franchement ténébreux à cette  sympathique escapade nocturne. On est pas retourné par le vice et la noirceur de morceaux suintants la peur, mais ce n’a jamais réellement été leur cheval de bataille, donc on pardonne à notre couple dronesque. Et puis, c’est quand un sacrément bon EP, tout compte fait. Ça ne transpire pas la joie de vivre, mais c’est mieux comme ça, je crois. En fait, vivement les nuits glaciales, les jours sombres et brumeux de l’hiver. C'est étrange, au moment où j'écris ces lignes, le temps s'assombrit... À cet hiver, dans ce cas.

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