Permettez moi de vous présenter Djorvin Clain, le secret le mieux gardé de Belgique. Présenter est ici en réalité un bien grand mot, car même si vous n’êtes pas familiers du personnage, je n’aurais pas grand chose d’autre à vous apprendre que son origine, et sa date de naissance (1984). Il semblerait que M. Clain ne soit pas très intéressé par une plus ample révélation des détails de sa vie, ou alors il n’a tout simplement pas eu l’occasion, sa notoriété étant encore relativement restreinte. Toujours est-il que ces formalités accomplies, je peux désormais passer au point le plus important, sa musique. Elle est certainement l’unique raison de parler de cet homme mystère au nom atypique, mais quelle raison… J’ai découvert Djorvin Clain il y a de cela deux petites semaines, et je le considère aujourd’hui comme un des plus prometteurs successeurs de l’école dub de Basic Channel, celle des maîtres Moritz Von Oswald et Mark Ernestus, de ces géniaux expérimentateurs live, scientifiques du son et historiens sans pareils des différents genres et courants musicaux. Ces maîtres le sont devenus en créant la dub techno, et plus que tout lui ont donné une raison d’être, cette philosophie de la transcendance des genres à la techno, l’application de l’esthétique dub et l‘expérimentation live qui s’ensuit à un genre aujourd’hui très divers, mais à l’époque si réduit... Bien qu'il ne se serve que peu du fameux duo Berlinois comme influence musicale, Djorvin Clain en est le digne héritier, et Pattern Of Thought, son premier LP sous ce nom, en est la preuve.
Clain a déjà publié des double-faces avec STL, Michaelangelo ou encore Regis, ce qui prouve son background techno (il suffit d’écouter ‘Unwritten Secrets’ ou encore sa compilation mixée chez Field Records pour s’en apercevoir), mais la musique de Pattern Of Thought se rapproche énormément du drone ou de l’ambient, en cela qu’il se base sur un mélange de field recordings, de reel tape et de compositions hardware (pas de logiciel pour monsieur, puriste jusqu’au bout), laissant place au doute tant le mix du tout est fluide et cohésif. Un style qu’il affectionnait déjà auparavant puisqu’il a par le passé sorti un album drone/expérimental chez Something sous l’alias Drona Orchestry, intitulé The Minds Eye. Ainsi dans Pattern Of Thought, Biosphere fait des enfants à AndyStott, et ce qu’on entend aurait d’ailleurs parfaitement pu sortir sur Modern Love. Mais c’est certainement tout aussi bien que cet album paraisse chez Silent Season, ce label étant bien plus ancré dans l’esthétique ambient/drone et les combinaisons de sons « naturels » – entendez par là des ambiances directement issues de l’enregistrement dans la nature, des field recordings donc – que l’écurie de Shlom, défnitevement plus techno, plus club, et plus consciente de l’évolution actuelle de la musique. Rasmus Hedlund ou Mind Over Midi sont certains des gages de qualité de cette minuscule écurie, et on se souvient du bel album d’ASC paru chez eux l’année dernière (The Light That Burns Twice As Bright). Or cette esthétique ambient transparaît largement dans Pattern Of Thought, et c’est ce qui le rend magique : jamais la dub techno n’a paru aussi naturelle. Seule la moitié des morceaux profitent de ce kick isolé et doux (avec une attaque assez aigüe d’ailleurs) qui fait la substance de cette dub techno relativement légère, l’intention n’étant pas ici d’ensevelir l’auditeur avec une imposante bassdrum comme on peut le voir chez Echocord, .diametric ou encore Vibrant Music. Au contraire, le jeune artiste cherche à nous rendre attentif à l’environnement sonore qui peu à peu, devient champ visuel : il est facile d’imaginer la forêt nous entourant, faune et flore foisonnant paisiblement, le calme régnant sur cette étendue d’arbres, ni sombre ni lumineuse, dans ce gris brumeux mais apaisant, la rosée du matin s’évaporant à peine. Une quiétude simple mais parfaite, le seul bruit des feuilles sous nos pieds, le plaisir immense de la solitude et du retour à la nature. Le frisson du vent qui nous hérisse le poil, la légère humidité du bois et son parfum, les rochers qui luisent encore de la pluie nocturne, la faible lumière de l’aurore qui vient réchauffer notre cœur et nous donner le minimum de courage pour avancer dans cette vaste aire d’inconnu, monde sauvage qui s’étend à l’inifini devant nous. ‘Somewhere’, le morceau le plus accessible, est la représentation parfaite du système musical de Clain : la légèreté de la base rythmique, minimaliste mais pas étouffée, et l’ambient qui l’accompagne, cocktail de synthés à la Onmutu Mechanicks, d’émulations de cordes frottées, frappées (piano) et de vents. Le tout crée une sorte d’atmosphère naturelle, loin d’être synthétique ou électrique, et d’un relâchement des plus exceptionnels. ‘Structured Signature’, ‘Kajimeara’, ou ‘The Untitled One’, plus basés sur la rythmique, respectent l’appellation dub techno par leur utilisation d’un kick plus agressif, et figureraient sans problème dans un live d’A Space Triangle ou Society Of Silence (pour être chauvin). La lenteur systématique des morceaux (voire l’amputation de tout beat pour certains) donne un caractère absolument fascinant de majesté, de zen, et de confiance à un album assez proche d’une ambient classique par moments (‘Never Forgive’). ‘Ussim’, avec pour seuls atouts sa nappe de basse presque inexistante, sa sorte de minimoog réverbomodifié, et ses quelques violons, nous mène finalement jusqu’à l’ataraxie recherchée, alors que ‘Dark Modernity’ remet tout en question et clôt l’album de ses syncopes minimalistes, rythme jusqu’alors le plus "évolué" de cet album. Un opus décidément peu enclin à nous faire danser, mais impressionnant de cohérence, nous apportant la sérénité qui manque cruellement à notre monde en perpétuel mouvement.
Réflexion sur notre rapport à la nature et à nous-mêmes, introspection camouflée en dub techno dronesque, Pattern Of Thought, album splendide devant l’éternel, reprend les codes de Basic Channel en cela qu’il expérimente notre aptitude à l’ataraxie, et explore notre subconscient avec minutie et intransigeance. Musicalement parlant, le seul rapport entre les deux est la sophistication de leur dub techno, forcément minimaliste, et alléchante par sa sobriété et son élégance. Mais idéologiquement, la volonté de Djorvin Clain de transcender les genres, et d’affirmer son attachement à l’écoute de notre environnement par cette exposition de sons naturels est un éloge fait aux valeurs défendues par le duo Berlinois et leurs expérimentations transgenre. Il y exprime son amour pour l’expérimentalisme, et le croisement des genres, en créant un nouveau terrain de recherches pour les crossovers ambient/techno. Comme l’ont fait, deux décennies auparavant, Moritz Von Oswald et Mark Ernestus, avec l’esthétique dub et la rythmique techno. Il va même plus loin, en partant des principes de cette dub techno, hybridation originelle, et la couplant ici avec une ambient ascétique et personnelle, repoussant ainsi les limites que les Fluxion et autres Silex ne parvenaient pas à franchir. La réédition par Type du classique et malheureusement méconnu à l'époque Biokinetics de Porter Ricks (originellement sortie par Chain Reaction, éminent sous-label de Basic Channel pour les incultes) est à mettre au même niveau, pour leur sorte de génie et d’avant-gardisme, la superbe de ces visionnaires qui réforment un genre entier en une seule œuvre, et qui en quelques tracks font plus avancer la musique que des centaines d’albums. Je ne peux pas encore affirmer que Pattern Of Thought est de ces albums-là, et je ne me le permettrais pas par humilité comme par manque d’expérience, mais j’ai le sentiment, la profonde conviction, que le secret le mieux gardé de Belgique ne va pas tarder à être connu. Voire, qui sait, devenir la légende que sont ses prédécesseurs…
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| Pattern Of Thought, Djorvin Clain Silent Season 15 mars 2012 |


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