Friday, April 6, 2012

Focus - Label : Auxiliary


http://theasc.blogspot.com/

James Clements est un surhomme. Quelques années déjà dans le monde de la musique, une bonne quinzaine en fait, mais qu’importe, cela ne justifie en rien un tel talent. Avec une discographie comme pas deux, ASC est le genre d’artiste qui a su évoluer dans toutes les conditions, avec et sans label, dans différents pays, et plus incroyable encore, qui manie les genres musicaux avec une aisance rare. Rien que cette année, ses différentes publications ont été de la techno à la drum’n’bass en passant par l’ambient. Au mois d’avril, il a déjà participé à 5 releases, dont un album dont il est co-auteur. Et si cela ne vous impressionne toujours pas, sachez qu’elles valent toutes d’être achetées : non content d’être un stakhanoviste musical, ASC a décidé d’être excellent dans presque tout ce qu’il fait. Tous les genres, tous les formats, tout est bon, et même très bon. Nombreux sont ceux qui l’ont découvert avec le LP Nothing Is Certain, sorti en 2010 chez Nonplus Records, un autre de mes répertoires favoris. Cet album n’est qu’une page d’un roman commencé en 1997, et dont le personnage central est d’une complexité alarmante, mais touche au génie.


Alors je vous vois déjà en train d’argumenter, et de juger qu’ASC n’est pas un visionnaire comme Aphex Twin, ou qu’il n’a pas l’étoffe d’un Monolake, qui repousse ses limites à chaque album (sauf peut-être le dernier, chroniqué ici). Mais cela est peut-être en passe de changer. Car depuis 2010, ASC a créé son propre label, Auxiliary, chose qui lui manquait peut-être afin de donner une cohérence à ses innombrables projets. Et à l’occasion de la sortie de son dernier album avec Sam KDC, Decayed Society, j’ai décidé de donner un peu de mon temps et de mon encre virtuelle à ce label qui mérite qu’on s’y attarde.


ASC, à l'heure de son deuxième EP.



10 ans plus tard, extrait de son LP phare Nothing Is Certain.

Auxiliary n’est pas le premier label d’ASC. Après ses débuts un peu plus old school chez Nu Directions et Looking Good Records (la vidéo ci-dessus en témoigne), l'anglais fonda presque aussitôt Covert Operations Recordings, l’écurie où il sortira une grande partie de son travail, et où il signera des références comme Mav, Resound, Pariah, et révélera Method One ou encore Antibreak. Pas mal de gros coups entre 2005 et 2007 donc, pour le label d’un jeune premier, mais il laissera progressivement tomber son écurie, en publiant beaucoup de ses EPs ailleurs (Offshore Recordings, NonPlus, Red MistTestFlight Recordings, Warm Communication, Inperspective Records, Samurai Music récemment... parmi d'autres), puis en  réservant Covert Operations à des compilations ou à lui même. C'est dommage, car avec un univers de plus en plus futuriste et un mélange progressif des genres, on sent éclore l'ASC de demain, et sa drum'n'bass intelligente. C'est d'ailleurs visible dans les tracks qu'il produit sous ses alias Intex Systems, et Mindspan. nom  Éteint en 2009, Covert Op. devait sûrement être la dernière expérience de Clements en tant que label manager, mais le ciel (ou plutôt son talent) en décida autrement. La sortie de Nothing Is Certain bouscule un peu son monde, et l’accès à une plus grande notoriété le relance. Désormais, la dnb minimaliste, pour certains, c’est lui. Un second label en découle, Auxiliary.



Ce collectif (en réalité il s’agit d’ASC, sa femme et artiste dubstep reconnue Vaccine, Sam KDC, Method One, Bvdub et Consequence) a donc pour sujet d’amour commun la drum’n’bass, cette composante du mouvement Hardcore anglais qu’ils ont tous peu à peu contribué à assassiner, pour notre plus grand plaisir, avec leur esthétique douce et minimaliste. Ils développent chez AUX une dnb éthérée, atmosphérique, proche de l’ambient souvent, expérimentale parfois. On est dans l’abtsraction musicale la plus totale, les références théoriques les plus loufoques et l’expérience sonique la plus intrigante. The Touch, Certainties, et The Time Is Now nous introduisent chacun à leur manière dans le nouvel univers d’ASC. Toujours mêlant avec grâce les aspérités de la drum’n’bass  et de l’ambient, The Touch, en compagnie de sa mie Christine Clements, est une entrée assez facile en la matière, avec l’apport de voix r’n’b, et d’un synthé en forme de bell pour suivre la ligne de basse. Rien de très original non plus dans le remix de sa chérie Vaccine, ajoutant simplement une touche dubstep, elle qui est connue pour être officiellement la première artiste féminine du genre. Certainties, lui, est plus exigeant, et la confusion millimétrée avec ses breaks et ses glitchs chez 'Metronomic', ou l’atmosphère créée par la succession de cette nappe et de cette basse chez 'Reality Check' en font un très bel EP. Enfin, Time Is Now, avec ses cinq tracks toutes aussi splendides les unes que les autres, nous fait redécouvrir toute la palette d’ASC. Breakcore, Ambient, Experimental, tous les amateurs de dnb en ont pour leur grade en moins de 20 minutes. Entre temps, le double face Another Late Night / Gestures est paru (toujours chez Auxiliary), et est une sortie digne d'inétrêt pour les néophytes du genre. L’envie d’évasion chez 'Another Late Night', la mélancolie assez sombre de 'Gestures, le tout dans un style suffisamment sobre et mélodique, voilà un maxi à conseiller à ceux qui veulent découvrir l’univers de James.

            

2012 : C’est le moment que choisit M. Clements pour entamer les collaborations chez Auxiliary (car évidemment, ce travailleur entêté ne manque pas de sortir d’autres EPs en solo chez ses petits camarades de Space Cadets ou Perc Trax, le dernier étant une tuerie techno bien loin de ses compositions habituelles). D’abord un EP composé avec le génial Synkro, Borderline / Sacred Moments, qui, loin d’être mauvais, se laisse écouter sans plus d’enthousiasme ; et surtout un bijou d'album en compagnie de l’intriguant Sam KDC. Decayed Society, pépite parmi les pépites, est d’une grandeur sans bornes, et d’une beauté sans limites.



Finalement décidé à s’aventurer au-delà de ses productions habituelles, l'artiste s’appuie sur son ami Sam pour livrer un album ambient fouillé, impressionant, sans une minute de temps mort. En fait non : le temps meurt une heure durant. Hors de ce continuum, nous errons solitairement, âme esseulée dans le néant, alors que l’ouïe oriente nos pensées et notre corps. 'Lost Negatives' nous inquiète pour commencer : ce n'est pas dark, mais c'est aussi léthal que du cyanure dans un verre de vin. Rien n’existe plus, à par cette résonnance continue, ces bruits furtifs au sein du souffle immense, et le vide intégral autour de nous. Puis des sons plus lumineux, avec 'Rebuilt From Nothing' et 'Cesium 137', nous éclairent afin que nous nous rendions mieux compte de l'absolue solitude qui est la notre. Du césium, encore une référence au Temps, que cet album torture jusqu'au trépas. Un trépas atteint lors de  l'apogée de cet album, avec la pièce maîtresse "Block 4". Un hall cauchemardesque, une pluie crépitante, de lointaines voix, présences fantomatiques au milieu de cette complexe usine sonore. La désorientation, plus grande que jamais, atteint son paroxysme lors de ce semblant de silence, soudain, infini, hors des cercles du monde. Enfin, après ce point d'orgue, cet astral dépassement de tout, la cloche aigüe tinte à nouveau, et nous reprenons la mélodieuse route des enfers par une diabolique descente. James Clements et Samuel Wood nous ont à peine emmené jusuqu'à la moitié de l'album qu'on éprouve maintenant la sensation de de fin, de violence non physique, de la mort de l’esprit. Ces dernières minutes de 'Block 4' sont inestimables : on goûte à notre fin le sourire aux lèvres, dans un saut extatique et une chute infinie. Mais l’éclaircie finale, ‘No Safety Zone‘, en une douzaine de minutes, nous ramène dans le monde des vivants. Ainsi, la vie reprend, après les ténébreuses réverbérations des puits sans fin, après l’interminable descente dans la caverneuse faille de l’oubli. Album incroyable, travail d'orfèvre pour des sensations fortes, il est déjà une des réussites de cette année, et vient enfin ponctuer les débuts d’Auxiliary (qui prit forme en 2011) d’un coup d’éclat digne de ce nom.



Mais ce qui rend Auxiliary plus inétressant encore, c’est ses deux sublabels, Auxiliary Transmissions, et Auxiliary: Symbol. Autant vous le dire de suite, ces deux séries de maxis (en digital uniquement pour la première) font intervenir les artistes restants du collectif, et sont tout bonnement superbes. La série des Symbol, sur laquelle ont officié Bvdub, Sam KDC et Consequence l’année dernière, puis Method One en début d’année, et tout récemment East Of Oceans (Bvdub et deux de ses copains), semble promise à un plus grand avenir que celle des Transmissions, où ASC semble déterminé à répéter l’expérience de fin de vie de Covert Operations Recordings. En attendant, toutes les sorties sont excellentes, et l’indépendance laissée par le chaperon et label boss aux auteurs des releases ne fait qu’apporter de la diversité à un label qui aurait vite pu tourner en rond. Notons tout de même que les artistes, appartenant tous plus ou moins à la même famille musicale, ne diffèrent pas au point que cela rende le tout incohérent, bien au contraire. Mais écoutez ces extraits de histoire de juger de la musique  produite par ces lascars :







La qualité des releases étant déjà au rendez-vous, il ne manque plus que de la matière et de la continuité dans l’exigence de pour qu’Auxiliary devienne le label éminent qu’il pourrait déjà être. À sortir des EPs chez Perc Trax, ou encore Mote-Evolver, ASC prend du gallon, et de l'expérience dans des domaines différents, des portes ouvertes pour le futur de son label. La preuve avec l'expérience Autonomic.  Le mois prochain, le label parent hébergera sa première release entièrement produite sans James Clements. Abstract Elements, qui ont déjà signé chez Exit et Alphacut, développeront dans Fourth Dimension une dnb agressive, sans concession, et sans équivoque différente de celle d’ASC (soundcloud ici). Cela permet une fois de plus de dire qu’il y a vraiment démarcations, et divergences au sein de la petite écurie. Le chemin à suivre pour qu’Auxiliary ne meure pas de congénital, et gagne en reconnaissance. Mais à l’inverse des Exit Records et autres , James Clements défend une vision de la drum’n’bass assez conceptuelle, et surtout suffisamment spécifique et personnelle pour être limitée à un petit nombre d’artistes, mais suffisamment développée et accessible pour être susceptible d’attirer les fans et, le temps venu, les foules. Je ne doute donc pas qu’après la lecture de cet article tout comme après l’écoute de ce splendide Decayed Society, vous saurez qu’Auxiliary fait partie des labels à suivre, et qu’il faudra dorénavant compter avec eux.

http://auxiliarymusic.com/
La majorité des sons parus chez Auxiliary, Auxiliary Transmissions, et Auxiliary: Symbols
sont disponibles en écoute intégrale en streaming ici.

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