C'est une certitude, les garçons de chez Dement3d s’y connaissent en marketing. Sous couvert de se la jouer underground, ils ont réussi à se créer une petite flopée de groupies, avant même la signature d’un premier EP. Oui, Dement3d est ce label parisien qui est arrivé, on ne sait trop comment, à susciter un engouement autour de rien, ou plutôt autour de pas grand-chose. Se croire conceptuel avec des vidéos mystiques, des technologies arty, des noms imprononçables (DSCRD) ou ne référant à rien (3141592653589793238462), ce n’est pas vraiment sérieux pour un label. Mais avec le temps, les petits rien se sont accumulés, et le label prometteur s'est transformé en un label promu. Si tout Paris s’est enfin donné le mot il y a un peu plus d'un an, c’est surtout parce qu’ils ont réussi à faire venir jouer certains des plus beaux noms de l’électronique des dernières années (on pense à Sandwell District, Shackleton, Surgeon, Lucy, Prosumer) à leurs soirées éponymes au Social Club. D'où la fulgurance (relative) de leur notoriété. Relative parce que Dement3d a connu ses débuts en 2006. D’abord une doublette de passionnés (Heartbeat et François X) qui résidaient respectivement au Rex et au Djoon à l'époque, ils ont fini par inviter leurs compagnons de raves (Silicate, Deeply Rooted House) à des évènements parisiens. Leur renommée en tant que label s’est ensuite faite avec les débuts du groupe DSCRD en live, un collectif qui débuta au sein même du collectif. Des débuts aussi foutoirs qu’inspirants d'ailleurs. Mais en juin 2011, les deux fondateurs et associés de longue date publient le premier EP de DSCRD, alors les seuls autres artistes du label. Et c’est excellent. Les cinq garçons signent un très très bon EP, intitulé Discordance, à l’image de leur live - une prestation qui retient vraiment l’attention, j’ai gardé de bons souvenirs de ce concert aux côtés de Moritz Von Oswald Trio, attraction majeure d’une soirée qui fût mémorable, je vous le dis. Discordance est donc une perle, et on attendait plus qu'une chose, c'est que Dement3d remette le couvert. J'ai le plaisir de vous annoncer, jeunes gens, que c'est désormais chose faite, cette fois-ci avec Indirect Light, premier EP de leur second groupe phare, Polar Inertia. Et croyez-moi, c’est tout aussi royal.
Polar Inertia, c'est une identité mystérieuse, un culte du clair et de l’obscur, des vidéos glauques (qualifiées par certains de pseudo-intellectuelles), une esthétique frôlant l’occultisme, bref jusque là on hésite, tout cela ne veut pas dire grand-chose. Puis de très bons retours de leurs rares lives, et on est déjà plus enclins à acheter ce vinyle tant attendu. Enfin, Indirect Light voit le jour, et ce n’est pas pour nous décevoir. Une techno organique, minimaliste mais exigeante, mélangée à une ambient introspective et audacieuse, le tout nous emmène dans les contrées polaires, loin de la chaleur des climats tempérés. Là, dans la glaciale atmosphère de ‘Black Sun’, les jeux de lumière se font sur les sols enneigés. Ce n’est pas le froid métallique d’une usine vide, ce n’est pas le froid mortifère d’un hiver russe, c’est le froid du vide immense des plaines antarctiques, le froid d’une lumière infinie, seulement contrastée au crépuscule de l’année par le cycle des saisons. Vous êtes perdu, à l'instar de Sir Ernest Henry Shackleton, à des centaines de lieues de la plus proche côte. Votre seul horizon, la neige et la glace, à perte de vue. Votre vue, justement, la lumière réfléchie vous en prive, vous éblouit. Le froid ralentit vos mouvements, puis vous paralyse l'espace d'un instant. Mais cet instant est fatal, et vos membres ankylosés se raidissent, puis sont glacés vivants. Alors la lumière, toujours plus blanche, semble aspirer votre esprit au fur et à mesure que vous perdez conscience... Le temps n’est plus, et l’hallucination commence : tout cela, c'est ‘Indirect Light’. Une voix, proche de vous, grave sans être profonde, présence fantômatique mais bien réelle, finit par vous interpeller : « It’s under shadow or obscurity that humans grow, it’s from pain, in times of doubt, that their greatness is revealed ; when all is magnificent and shining, humans lose sight ». Tout luit autour de nous. La lumière n’a jamais été plus éclatante, et nous en avons perdu la vue. Enfin, on émerge, on revit, on met fin à la transe de votre aveuglante hibernation. Comme un coup de massue, vous recouvrez la vue, et vous discernez à nouveau les formes et les contours ; les mille feux étincelants de votre aventure dans ce monde blanc s'éteignent juste à temps pour vous offrir la vision du crépuscule. Dans l'ombre du ciel maintenant constellé, une aurore boréale prend forme : ‘Sole Star’, énergique, expressive malgré les profondeurs toujours abyssales indiquées au thermomètre, vous rappelle l’existence du monde alentour. Bercé(e) par les ondes lumineuses et sonores, ces grandes vagues sur l’horizon vous ramènent, lentement, sur des côtes plus familières, hors de cet EP, hors de cet univers lumineux.
Une ravissante expérience que cet Indirect Light. Un peu courte, mais l’éblouissement perdure bien après l’extinction de ladite lumière… Une lumière incrustée dans notre rétine comme le bourdon dans notre tympan après cette écoute immersive. Intense, émotif, j’oubliais presque de préciser qu’il est techniquement parfait, et mériterait de figurer au répertoire des plus grands labels de techno, tant Polar Inertia mérite plus de reconnaissance à l’international. Mais au fait, qui sont-ils ? Nul ne le sait. Tout comme personne ne sait définir précisément à quel genre de musique ils appartiennent. Deep techno, ambient, expérimental… Tout ce qu’il y a retenir est que Polar Inertia a intérêt à se trouver des visuels dignes d’accompagner cette incroyable B.O. afin de devenir une des expériences live les plus inoubliables. Une chose est sûre, ce ne sera pas facile, vu la qualité produite. Un autre doute effacé est celui de la pérennité de la structure Dement3d en tant que label. Plébiscité aujourd’hui, l'écurie parisienne commence (péniblement mais tout de même) à se profiler en tant que maison de renom à l’étranger, grâce aux bienveillances des références qu’ils ont su courtiser dès les premiers instants. Enfin, une dernière certitude, c’est que les garçons de chez Dement3d s’y connaissent en marketing. Mais pas qu'en marketing.

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