Sunday, April 22, 2012

EP de la semaine (partie 3)




J’ai l’impression d’être déjà revenu cent fois sur cette histoire. En si peu de temps. Stroboscopic Artefacts, mythe nouveau de la techno sans concession, épopée contemporaine de quelques bâtisseurs de cathédrales sonores, celle de ces défenseurs d’une cause noble, l’expérimentalisme de la techno. Éthique sévère, esthétique froide, mais défenseurs visionnaires, pleins d’âme et de grandeur dans leur art. C’est la montée en puissance en moins de trois ans d’un label qui ne promettait rien, la reconnaissance internationale qui s’en suivit, l’adulation et l’idôlatrie quasi religieuses de ses admirateurs, et une estime souvent aussi grande que pour l’ogre Ostgut Tonträger. Avec un parcours semblable à celui d'Horizontal Ground ou encore Sandwell Distrcit (bien que leurs politiques de vente et de communication soient très très différentes), Stroboscopic Artefacts s’est octroyé une  place sur le podium des labels de techno les plus éminents du continent quand il s'agit de la section « expérimentale ». Grâce à des albums comme le Wordplay for Working Bees de Lucy, ou Sword de Xhin, SA a fait tourner les yeux de la planète entière vers son collectif métissé et intransigeant. Allemands, Italiens, Japonais, Argentins, Hollandais, les artistes de SA ont su se trouver une vision commune dans une techno assez industrielle (cf. Wordplay for Working Bees), parfois très abstraite (cf. Sword), et surtout dévastatatrice, comme une simple écoute de la série des Monad peut en attester. Éduqués aussi bien par l’école de Basic Channel que par celle de Underground Resistance, les jeunots n’ont eu peur de rien. Ils sont partis directement le plus loin possible dans leur volonté de créer quelque chose d’unique. Sans aucune hésitation, Luca Mortellaro a ouvert une voie pour tout ce beau monde, dès 2009. Aujourd’hui il vient de signer un énième EP, qui se trouve être la plus récente release de la maison. Banality Of Evil est un pur produit Stroboscopic Artefacts, et laissez moi vous expliquer pourquoi.



Le thème abordé – l’étude scientifique du conformisme, et l’analyse philosophique à la Arendt – l’est peut-être avec assez peu de subtilité. Les titres, évidents, en deviennent presque drôles, mais c’est là qu’il faut chercher le talent de l’italien. C’est peut-être au contraire avec cette évidence qu’il réussit à nous émouvoir et à nous inquiéter. En mentionnant ce à quoi sa musique réfère, il place dans un cadre infiniment plus sombre l’écoute de son maxi. Chacun est familier avec les théories de Milgram et d’Asch, et à l’expérience des prisonniers de Stanford. Ainsi on entre dans cet EP par une inquiétante collaboration avec Roll The Dice, un ‘Superior Orders‘ qui donne le ton. Un jeu sur la synthèse sonore, avec ses bleeps en forme de cloche qui retentissent dans nos oreilles, on est happé par la récurrence mécanique de cette note pédale qui vous donne bientôt le tournis. Peu à peu les éléments, innombrables, se mettent place, un fourmillement d’effets vient perturber l’exaspérant métronome. Vous n’êtes qu’un pion sur cet immense échiquier, qu’un boulon dans la gigantesque machine, et on vous le fait sentir. Arrive ‘Stanford Prison’, l’expérience bien connue est évoquée par une techno aérienne, superficielle et assez peu dispendieuse. On reste au-dessus de la saleté de l’âme humaine, on est pas suffisamment touché par le dégoûtque l’on éprouve pour notre espèce, pas vraiment corrompus par nos vicissitudes. Planant, ‘Stanford Prison’ reste cependant un bel exemple de techno à la Strobsocopic Artefacts, rugueuse juste ce qu’il faut, avec une architecture sonore qui a dû demander bien du travail aux ingés son du label. Enfin, ‘Milgram Experiment’, le morceau phare, est une expérimentale délicieuse jouant autour de quatre notes d’un synthé émulant le pluck une guitare sordide et entêtante. Inlassablement, ces quatre notes vont nous ensorceler, avec ce corrosif bruit de fond, ces voix lointaines, et ce brown noise qui prend toujours plus d’ampleur. Bientôt, l’atmosphère pesante devient crispante. et la tension, à son comble, vous fait transpirer. Arrive enfin ‘Asch Paradigm’, ambient malsaine, qui semble jouir de notre désolation, du dégoût profond que l’on a pour soi lorsqu’on réalise qu’on a franchi la dernière limite, qu'on a commis l’irréparable, l’inhumain.



Lucy a terminé son travail. La mécanique de la hiérarchie ne vous a rien épargné. Il vous a fait suivre les ordres. Suivre la cadence infernale. Continuer dans le chemin de l’ignoble. Persévérer dans l’atrocité. Et se perdre en chemin. C’est court, intense, et cela, à défaut d’être une de leurs meilleures releases (c’est déjà beaucoup dire sur la qualité du label en général), définit Stroboscopic Artefacts : avec une esthétique raffinée, nous emmener voir les tréfonds de nos âmes, là où nos sentiments les plus vils se cachent. Avec des architectures sonores aussi complexes que réussies, nous plonger dans la torpeur d’une introspection douloureuse, afin de mieux nous briser à la fin. Avec  le souffle d’une techno parfois bourrine, nous labourer le crâne, et nous observer nous démener quand on écoute trop de leurs releases à la suite. À tous ceux qui se demandaient ce que pouvait bien être Stroboscopic  Artefacts, le timide Lucy répond ici humblement, en employant les mots d'un maître : « Quand ça fracasse, ça fracasse ». 

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