Thursday, April 19, 2012

Julia Holter - Ekstasis





Qu’est-ce que l’œuvre d’un poète ou d’une poétesse ? Des recueils d’ephémères impressions, de sentiments incompris, la beauté d’un paragraphe, d‘une phrase, face à la maladresse de l’autre, la nostalgie face à la rancœur, l’aveu d’une idylle perdue, bref, le conte d’une vie dans toute son imperfection. De fait, quand Julia Holter, de son propre aveu, parle de ses chansons comme de poèmes, que faut-il en penser ? Son répertoire témoigne pourtant d’un lyrisme exotique, d’une sensibilité extrême, et exprime toute la mélancolie d’une âme perdue qui garde espoir. Il y a six mois, chez Leaving Records (notable offshoot d'Alpha Pup), Julia nous gratifiait d’un Tragedy inquiétant mais romanesque, avec un jeu d’ambiances saisissant. Une recueil de poèmes expérimental, ouvert par un magnifique ‘Try To Make Yourself  A Work Of Art’, et tout aussi galamment conclue par un ‘So Lilies’ et un  ‘Finale’ au poil. Après deux autres albums moins connus (Celebration chez EngravedGlass en 2008, Eating The Stars chez Sixteen Tambourines Records), Tragedy signait supposément le début du grand âge de Julia Holter. Avec un esprit semblable à celui de Brian Eno (qui a d’ailleurs invité le poète Rick Holland à poser ses textes sur son dernier album, Drums Between The Bells), l’acceuil reçu de la part de la presse spécialisée était plus qu’impressionnant, avec ce LP aux influences multiples et à la frontière de plusieurs genres qui laissait coi d’admiration les auditeurs de tous horizons. Aujourd’hui, sa pop-folk-ambient-new-wave-electronique-d’avant-garde revient pour nous enivrer de saveurs faussement orientales à nouveau, avec un nouveau long format intitulé Ekstasis, sorti Rvng Intl. (prononcez Revenge International). Mais comment trouver la tristesse et l’amertume des jours gris quand tout sourit à celle dont c’est l’âge d’or ? Est-elle de la veine des intemporels où le succès va-t-il gâter son talent ? 

‘Marienbad’ ouvre avec légèreté un opus qui sera manifestement plus pop qu’ambient. Un chœur bien construit suit la voie créée par les claviers. Ne tardent pas à se rajouter guitare, vents, puis cuivres vers la fin du morceau. La mélodie, allante, ne tarde pas à bercer les plus malveillants d’entre nous. C’est définitivement plus uptempo que ce qu’on lui connaît, mais l’ensemble du morceau, qui ne suit aucune construction pop basique, nous prend à revers plusieurs fois. Ce début, enthousiasmant, n’est qu’une entrée en matière, car ce long format aura vite fait de nous déstabiliser, et pour cause, son irrégularité et sa fadeur ne vont cesser de nous refroidir. On reste encore un peu  sous le charme : ‘Our Sorrows’ et son pas imposant nous rapproche d’un drone acoustique, aux mille variations, et milliers d’effets. Les harmonies en forme de champ contre champ, les différents échos, on est comme enveloppé puis balancé dans le vide, c’est encore assez ahurissant comme sensation. Après un ‘Same In The Room’ plutôt pop indigeste, et un ‘Boy In the Moon’ très ambient gothique, arrive en milieu d’album sa phase romantique. Une voix trafiquée à la Laurie Anderson nous emmène dans un univers de conte de fée, un royaume à l’image des plus beaux rêves d’enfants, avec pour histoire une amourette facile et mièvre. Si techniquement tout est proche de la perfection, on ne peut que regretter le tournant facile que prend la suite de cet opus. Mais que se passe-t-il à la mi-album ? ‘Four Gardens’ est intéressant par son exotisme, et la tension créée autour de ce chant asiatique, mais la reproduction des harmonies étrangères reste assez clichée. Pas plus à la hauteur, les deux 'Goddess Eyes', entêtants, peuvent se targuer d’imposer à leur auditeur l’ancrage d’une mélodie dans leur mémoire pendant les prochaines heures. Mais c’est sans doute parce qu’ils sont au nombre de deux (les versions I et II sont très similaires) et que le morceau original était déjà présent sur Tragedy) ; pas assez fouillés, ils se révèlent assez ennuyeux après quelques écoutes. ‘Moni Mon Amie’ est inintéressant au possible ; enfin ‘This Is Ekstasis’ avec sa transformation à mi-morceau, relève le niveau avec une première partie étrangement hypnotique ; après l’interlude en revanche, on perd toute notion d’Ekstasis, et on se trouve ravis que l’album se termine.


Un bilan mitigé, pour moins d’une heure d’écoute. La vraie question reste malgré tout : qu’en est-il de la profondeur et des atmosphères de Tragedy ? On nous vend une pâle copie d’un être profond et amer, d’une âme chagrinée, en questionnement. Ce n’est pas le fait que l’opus soit une pop plus assumée qui dérange (je m’interroge d’ailleurs sur la qualification de cet album comme « expérimental », faites-moi rire). C’est plutôt qu’avec ce changement d’orientation - relatif, il va de soi - Julia Holter a perdu en avant-gardisme, et aussi en poésie. J’aurais aimé me retrouver au milieu d’une forêt indonésienne, à la recherche du moi profond, j’aurais voulu observer la vie au sein de la maison impériale au Japon du XIXème, ou voyager le long de la route de la soie et connaître les secrets de l’orient. Mais au lieu des Sept Samouraïs, je me suis retrouvé avec les Sept Mercenaires. J’ai beau les trouver toujours aussi Magnificent, les sentiments sont devenus du sentimentalisme, et c’est assez inquiétant. Prends garde, Julia, le déclin artistique est au tournant. Sans être objectivement décevant, on se demande où est passé le lyrisme savant de la Julia Holter enracinée dans une musique presque ésotérique, avec ces incroyables 35 minutes de ‘Harmony 17’ sur son premier album Celebration, avec la fougue de son ‘Falling Age’ sur Tragedy. Trop polissé, Ekstasis est un album qui, pris hors-discographie, ravira une masse de mélomanes confirmés pour bien des raisons ; mais l’arrivée de cette pop un peu doucette et superficielle à l’heure du demi-anniversaire du grand Tragedy parait une belle infâmie. Ne vous en déplaise, Mlle. Holter.

Julia Holter, Ekstasis
Rvng Intl.
2012

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